Le diagnostic du dernier opus de Michel Desmurget (docteur en neurosciences, directeur de recherche à l’Inserm), La fabrique du crétin digital, est brutal : « Troubles de l’attention, du sommeil, du langage… Laisser les enfants et les adolescents face à des écrans relève de la maltraitance ; un problème majeur de santé publique… Ce que nous faisons subir à nos enfants est inexcusable. Jamais sans doute, dans l’histoire de l’humanité, une telle expérience de décérébration n’avait été conduite à aussi grande échelle ». Sornette d’alarme ou tocsin ?

Secret de fabrique

« La consommation du numérique sous toutes ses formes (smartphones, tablettes, télévision, etc.) par les nouvelles générations est astronomique. Dès 2 ans, les enfants des pays occidentaux cumulent chaque jour presque 3 heures d’écran. Entre 8 et 12 ans, ils passent à près de 4 h 45. Entre 13 et 18 ans, ils frôlent les 6 h 45. En cumuls annuels, ces usages représentent autour de 1 000 heures pour un élève de maternelle (soit davantage que le volume horaire d’une année scolaire), 1 700 heures pour un écolier de cours moyen (2 années scolaires) et 2 400 heures pour un lycéen du secondaire (2,5 années scolaires). Contrairement à certaines idées reçues, cette profusion d’écrans est loin d’améliorer les aptitudes de nos enfants. Bien au contraire, elle a de lourdes conséquences : sur la santé (obésité, développement cardio-vasculaire, espérance de vie réduite…), sur le comportement (agressivité, dépression, conduites à risques…) et sur les capacités intellectuelles (langage, concentration, mémorisation…). Autant d’atteintes qui affectent fortement la réussite scolaire des jeunes. Attention écrans, poisons lents ! » À l’aune de tels chiffres, la formule cynique de Patrick Le Lay qui choquait tout le monde il y a 15 ans, « Ce que nous vendons, c’est du temps de cerveau humain disponible », résonne aujourd’hui comme un triste truisme. La télévision va mal; il n’existe plus de temps de cerveau disponible.

Dans son essai La Petite Poucette (2012), Michel Serres prend acte d’une mutation anthropologique majeure induite par le numérique (concernant l’organisation des savoirs, l’utilisation de la mémoire etc.), mais reste optimiste. La Petite Poucette, mutante, virtuose des sms, trace son chemin dans un monde de réseau, plural, ouvert. Elle finira par épouser le Prince des fleurs grâce à l’hirondelle de la technologie. « Il ou elle n’a plus le même corps, la même espérance de vie, n’habite plus le même espace, ne communique plus de la même façon, ne perçoit plus le même monde extérieur, ne vit plus dans la même nature ; né sous péridurale et de naissance programmée, ne redoute plus la même mort, sous soins palliatifs. N’ayant plus la même tête que celle de ses parents, il ou elle connaît autrement. »… On ne fait jamais ce qu’on veut, heureusement. C’était mieux avant ! (2017), pamphlet ironique, se moque des « grands papas ronchons » empêcheurs de regarder devant nous avec espoir. Son dernier opus, Morales espiègles (2019), est moins panglossien ; le philosophe a mis un peu d’eau courante dans son hydromel. Pour Milad Doueihi (titulaire de la chaire d’humanisme numérique à la Sorbonne) le numérique entraine un « retour massif de la narration et du récit comme paradigme de participation et de valorisation, par exemple dans les jeux vidéo… ». L’humaniste d’aujourd’hui serait un « geek éclairé ». Jules Renard disait qu’il faut avoir de grosses illusions bien grasses ; on a moins de peine à les nourrir.

Les irréductibles ronchons sont sceptiques… Il reste l’argument de bons sens : tout serait question de dosage, niveau d’exposition et de contenus. Comme la langue d’Esope, le numérique offre le meilleur et le pire. La vertu git au milieu… le vice aussi, sans oublier l’âne de Buridan. La recette du pâté d’hirondelle digitale? Une hirondelle de meilleur, un cheval de pire… Wikipédia c’est formidable pour Michel Serres qui a une méthode, des repères, une culture. Hypnotisés derrière leurs écrans, sur l’immensité de la toile, le Petit Poucet et la Petite Poucette pianotent, surfent, cherchent mais que trouvent-ils ?

L’Hominescence, les tribulations d’Hermès, le principe d’incertitude d’Heisenberg comme métaphore de la liberté, l’allégorie du gaucher boiteux, le renversement du mythe de la caverne platonicienne (la nuit étoilée plutôt que le jour, comme nouveau modèle de savoir), c’est brillant, sur le papier. En théorie tout se passe bien… Michel Serres est Tintinologue, « Tout est bien qui finit bien ! ». La parole est à la défiance. L’ironie autoréférentielle de Jean Baudrillard est plus grinçante et moins optimiste (L’échange symbolique et la mort, Simulacres et Simulations, Cool memories). S’agissant de phénoménologie, Bergson remarque : « Nous ne percevons, pratiquement, que par le passé, le présent pur étant l’insaisissable progrès du passé rongeant l’avenir ». En 1964, Umberto Eco opposait déjà les « apocalittici » aux « integrati » ; jansénistes contre jésuites, Alceste contre Philinte…

L’école, l’éducation et la ‘fracture numérique’

Plus chics, moins chargées que la lutte des classes ou la révolution, les fractures se déclinent à toutes les sauces ; géographiques, sociales, culturelles, éducatives, numériques. L’école, impuissante à combattre les déterminismes sociaux, creuse les inégalités ; les classements internationaux Pisa ne sont pas bons ; les élèves, leurs parents, le corps enseignant n’en peuvent plus des réformes, des Diafoirus de la pédagogie, de la tectonique des pactes. Quel replâtrage contre les fractures ? Le numérique pourrait-il sauver le Mammouth ?

Avec les tableaux interactifs au Primaire, les ordinateurs, les écrans, deviennent incontournables à la maison pour les devoirs, mais aussi en classe au lycée ; gratuits, pour tous, partout. En seconde, cours de programmation obligatoires et prise de notes sur l’ordinateur portable. Les retours sont négatifs. C’est déjà compliqué de prendre des notes manuscrites (comprendre, synthétiser, retranscrire l’essentiel), sans parler de la tentation du wifi pendant les cours.

Je crains que les naïfs, hiérarques de la pédagogie 2.0, Hautes (sans) Autorités, recteurs, ministres, sociologues, ne réalisent dans quelques années que la fracture numérique, c’est celle qui sépare les enfants privilégiés (encore un peu préservés des écrans), des enfants défavorisés (sidérés et drogués au digital H24). Le remboursement des stages de désintoxication numérique de la Petite Poucette va plomber un peu plus le déficit de la Sécurité sociale. « Il ne faut pas savoir » (Orwell). Pas de vagues, tout va bien… Le gouvernail ne peut agir que si le bateau est encore en mouvement.

Dans Les 400 coups, (1959… il y a bientôt trois générations !), Petite Feuille, l’instituteur, mène la vie dure à Antoine Doinel, admirateur trop zélé de Balzac : « Je dégrade les murs de la classe et je malmène la prosodie française… Nous avons un Juvénal dans la classe mais il est encore incapable de distinguer un alexandrin d’un décasyllabe … ». Autodidacte, Francois Truffaut n’en veut pas à Petite Feuille et sait rendre hommage aux maîtres. Le Moi a besoin du Ça et du Surmoi. Pour se construire, pour transformer ou sauver le monde, pour les Nouvelles vagues, les slogans, les bons sentiments, l’indignation morale et le goût pavlovien du nouveau ne suffisent pas. Il faut apprendre, savoir se constituer une parentèle dans l’arrière temps, savoir d’où l’on vient, savoir argumenter, savoir convaincre, savoir, c’est-à-dire se souvenir. « Les pays qui n’ont plus de légendes sont condamnés à mourir de froid » (de la Tour du Pin). Les Petites Feuilles se ramassent à la pelle…

Avant, c’était mieux ou c’était moins bien?

On connaît la chanson : les « grands papas ronchons », craignent l’avenir, oublient les abominations passées, et leurs humeurs mélancoliques barrent la route au Progrès. C’était moins bien avant. Les bacheliers sont plus nombreux en 2019 qu’en 1019, il vaut mieux vivre en Allemagne aujourd’hui qu’en 1939, la démocratie et la médecine ont fait des progrès depuis 1789 et 1889, l’espérance de vie ne cesse d’augmenter. Mais attention, la roue tourne. Les populistes prospèrent. Les déclinistes, affreux jojos provocateurs il y a 15 ans (souvenez-vous, Nicolas Baverez, La France qui tombe) passent aujourd’hui pour des enfonceurs de portes ouvertes (Denis Olivennes s’interroge sur les mystères du Délicieux malheur français, 2019). Le progressisme est trop important pour être abandonné aux progressistes. « On n’arrête pas le progrès, il s’arrête tout seul » (Vialatte) et puis tout dépend où l’on place le curseur des comparaisons.

Si, pour caler un demi-siècle, on le place en 1969, la défense des Modernes contre les Anciens, n’est pas évidente.  Il y a 50 ans, on avait le bon beurre (sans agents conservateurs), l’argent du beurre de la croissance, la joie de vivre de crémières épanouies et indépendantes, le luxe des humanités encore transmises, les diableries de la dialectique, les rêves de tabula rasa et les lendemains qui chantent… Que demande le peuple. Un âge d’or ! Il était une fois dans l’ouest. « L’histoire universelle est le progrès dans la conscience de la liberté » (Hegel).

50 ans plus tard, les illusions, comiques, tragiques, prométhéennes (c’est Solon…), d’une modernité progressiste, de la technologie ou des idéologies qui libèrent, ont fait long feu. Les vendeurs de peaux d’ours sont en faillite et les masques tombent pour de bon. Le progrès, c’est que nous ne faisons plus semblant d’y croire. Sous le fouet des événements, nous perdons nos dernières illusions et commençons à comprendre notre douleur. Nous vivons plus vieux mais nous rêvons moins. L’ironie de l’histoire c’est que la société du spectacle, l’homme unidimensionnel, l’aliénation, le désenchantement, les grands écroulements (écologique, économique, idéologique, culturel), fantasmés en 68, c’est maintenant, à retardement, qu’ils se produisent. C’est aujourd’hui que nous payons l’addition. Pour parler comme Simone Weil, nous avons jeté notre passé, abandonnons notre culture, « comme un enfant déchire une rose ».

Les You tubeurs, influenceuses pré-pubères, tendanceurs, revendiquent dans une langue avariée la société des égos, le droit à la différence, mais « se ressemblent tous, comme les soies d’une même truie ». Ils fascinent les ados et sont recrutés à prix d’or par les gourous du marketing et du nudge. L’Homo aequelis festivus règne sur la toile, dans les médias, les think tanks, à l’université; Et moi, Et moi, Et moi, slogans démagogues, relativisme et nihilisme libéral-libertaire, fuite en avant dans la consommation, la bienpensance, l’abolition des limites et le « self-service normatif » (Pierre Legendre). Quand on ne sait pas ce qu’on cherche, on se sait pas ce qu’on trouve. La fureur de rire. Bernanos avait vu juste : « La civilisation moderne est une conspiration universelle contre toute forme de vie intérieure ». Heureux qui comme Alice au pays des Marvels

Quand la glissade s’arrêtera-t-elle ? Pourquoi s’arrêterait-elle ?! Quels scénario fondateur, narrations totémiques, chorégraphie politique, préceptes et interdits, pour nous faire tenir ensemble ? ‘Le progrès ne tombe pas du ciel’ (2019). Le nouveau manifeste du progressisme, de David Amiel et Ismaël Emelien, s’est mal vendu. « Tous des cons, Ismaël, sois zen et fort… ! ». En attendant l’Intelligence Artificielle éthique, les chief happiness officers, le jupitérisme participatif, la femen de Vitruve et la Présidentielle de 2022, le Petit Poucet premier de cordée, égotique flamboyant du macronisme a créé une société de conseil, Unusual ; « Un tout petit truc de haute couture… ». Voce & Cabala…

« Il futuro è passato, e non ce ne siamo nemmeno accorti ». « Nous nous sommes tant aimés », le chef d’œuvre mélancolique de Scola, c’était il y a 45 ans. À la fin du film monté en flashback, Luciana, Antonio, Nicola, désenchantés, se querellent dans une vieille Fiat 500 sur le temps perdu, les luttes, l’avenir… « Meglio intellettuali fracidi, che proletari imborghesiti ». La mode est au néo-rétro (Cinquecento, Mini, Isetta), il n’y a plus d’intellectuels ni de prolétariat, Vittorio Gassman est mort. La nostalgie va devenir un luxe.  Ce n’est pas grave; le passé est toujours présent, avec tous les matins du monde.

“So we beat on, boats against the current, borne back ceaselessly into the past.”

(The great Gatsby, Fitzgerald)

Antoine Adeline

(1er novembre 2019)