La Revue Squire

Marginalia N° 6 - Vagabondages littéraires dans les jardins de la justice et du droit (II)


Rédigé par Antoine ADELINE le 18 Juillet 2007


III) Les modernes (l’imaginaire, la loi et la scène judiciaire)

Les découvertes de l’inconscient, de la culpabilité, les rêves, le désenchantement et l’absurde ont ébranlé des certitudes millénaires. Pour reprendre la belle expression d'Alexandre Koyré "Le voile de Sainte Véronique s'est à jamais déchiré". Dans le creuset bouillonnant et glacial de la modernité beaucoup de chefs d’œuvres interpellent le juriste.

La culpabilité, le procès, l’absurde

Dostoïevski malheureux, humilié, vaincu est un immense écrivain qui aura une influence profonde sur Sartre, Bernanos ou Graham Greene.

Son œuvre romanesque et son journal témoignent d’un réel intérêt pour le droit et la justice. Ses romans sont pénétrés d’une réflexion intense, quasi-mystique, sur la transgression, la peine, la torture et la repentance (« Les souvenirs de la maison des morts », « L’idiot »), l’aveu (« Crimes et châtiment »), les dérives révolutionnaires (« Les possédés »), la révolte (« Les frères Karamasov »). Dans ce dernier roman la figure du grand inquisiteur préfigure les despotismes sanglants du 20ème siècle.

Mais l’écrivain qui a le mieux compris l’essence du droit, l’importance de la procédure, la beauté implacable des syllogismes et le caractère inexpugnable des châteaux de la bureaucratie et autres pyramides kelséniennes, c’est Kafka.

Le tribunal et la Loi restent invisibles, insaisissables, intemporels dans « Le procès ». Nous sommes aux frontières de l’atroce du comique et du fantastique. Pas de juge stupide ou d’avocat vantard mais une chorégraphie cauchemardesque et implacable où l’on est présumé coupable. « Vous êtes coupable parce que vous êtes condamné ». Absurde ? Non, juridique !

Dans « L’étranger » (Camus) un avocat insignifiant défend sans talent un meurtrier insignifiant. Meursault est scandaleux parce qu’insensible, indifférent, étranger au crime qu’il vient de commettre. Accusé d’avoir « enterré sa mère avec un cœur de criminel » il est condamné à mort. « De toute façon on est toujours un peu fautif ».

Jean-Baptiste Clamence, juge-pénitent de la « La chute » (Camus) se confesse et instruit son propre procès pour mieux juger les autres. Témoin d'un drame dans lequel il a choisi de ne pas intervenir, il explore dans la solitude et les tourments existentiels, l'origine du mal.

Le fétichisme de la norme

Il y a dans « Les misérables », l’opus magnum du Victor Hugo romancier, assez de matière pour un cursus juridique complet : le droit naturel, le rôle de la peine, la vengeance, l’état de nécessité etc. En résumé « Tout n’est pas dit quand un code a parlé ». Mais dans ce roman social et humaniste nous retrouvons un personnage trouble, névrotique, fétichiste de la norme, et donc fascinant pour les juristes, l’inspecteur de police Javert.

Fonctionnaire fanatique voué à être « habillé par l’état » sa carrière a remplacé sa vie, « le code n’était plus qu’un tronçon dans sa main ». On pense à une vertigineuse formule scolastique relative au souverain pontife: «Il a toutes les archives gravées dans son cœur. Javert finit par se suicider en se jetant dans la seine. Mais est il vraiment mort ? « Dignitas non moritur »… Nous y reviendrons.

Le courant « Droit et littérature »

Outre atlantique et outre manche de nombreux chercheurs et enseignants explorent les convergences et résonances entre le droit et la littérature.

Un genre comparatif, une « bivalence » disciplinaire très fertile qui étudie le droit comme discours littéraire, sa dimension dramatique, l’utilisation littéraire de l’agôn judiciaire, les thèmes communs de transgression représentation ou d’arbitraire. Castoriadis, Ricœur, Propp, la linguistique, les théories du récit, le concept de Nomos sont mis à contribution.
Le succès de cette approche dans les systèmes de Common law n’est pas un hasard. Le droit sort bien souvent du récit. On a pu dire qu’un drame comme « Henri V » (Shakespeare) a joué dans la formation de la nation anglaise un rôle essentiel, supérieur à un traité de droit constitutionnel (I Ward). Aucune décision judiciaire anglaise ne peut être appréhendée indépendamment des faits sur lesquels elle a porté, et donc de son histoire. « Solvitur ambulando » résume le professeur Cooper à propos de la démarche du juge de Common law. Autrement dit, les juristes anglais, avant d’être des juristes, sont des anglais ! Blackstone rappelait que la Common Law est un fond de sagesse tacite et non écrite. Le juge est un « oracle du droit », bref un écrivain.

IV) Aujourd’hui

Le jugement est plus difficile du fait du manque de recul. Probablement symptomatique d’une perte de prestige social, les personnages d’avocat ou de juges sont plus rares dans les lettres françaises.

Bien sûr, chaque saison apporte son lot d’essais et de témoignages sur les scandales judiciaires du moment. Par exemple sur l’affaire d’Outreau, (« Le calvaire des innocents » P. Rancé, « Les nouvelles sorcières de Salem » A. Garapon et D. Salas) ou l’affaire Executive Life (« Seul face à la justice américaine » J. Peyrelevade).

Bien sûr, outre atlantique il y a la florissante fabrique à roman judiciaire d’un John Grisham qui chaque année accouche d’un opus plus ou moins bien façonné. Depuis le succès planétaire de « The Firm » (« La firme »), pas moins de 17 titres ! Le dernier « The Innocent Man » (L’accusé), basé sur un fait divers, est un plaidoyer contre la peine de mort. N’est pas Truman Capote ou Norman Mailer qui veut. Tom Wolfe (« The Bonfire of Vanities » « Bûcher des vanités ») et Michael Conelly (« The Lincoln Lawyer » « Défense Lincoln ») sont plus fréquentables.

Animés par une dynamique de recherche de vérité et de soif de justice les « polars » portent généralement un regard désabusé sur l’institution judiciaire et ses acteurs: impuissance, bureaucratie, corruption. (Par exemple chez Didier Daeninck)

Mais quid de la littérature ? Ils sont aujourd’hui peu nombreux les écrivains et les juristes capables de comprendre, saisir, réunir et tisser les liens unissant Thémis, Polymnie et ses sœurs.

Jean Denis Bredin praticien admiré par ses pairs, essayiste talentueux (L’affaire Dreyfus, Fouquet) est un romancier au style élégant et sobre. « Un coupable » (1985) radiographie sans complaisance une machine judiciaire qui finira par broyer un innocent en suivant son train, ses habitudes, ses préjugés. « Ce fut le temps des avocats, avec trop de mots, trop de gestes, des mots et des gestes désaccordés »

François Sureau reprend dans « L’obéissance » (2007), sur le mode historique épistolaire et de façon particulièrement forte, les questions de l’autorité du procès et de la peine.

C’est l’étrange odyssée d’une escorte qui, en mars 1918, remonte de France à Furnes (zone d’occupation allemande en Belgique), en traversant la ligne de front, un bourreau et une guillotine démontée pour procéder à une exécution capitale. Tous les belligérants auront remis les saufs conduits nécessaires. « Sic transit… injuria mundi ». Le problème scabreux de l’obéissance n’est pas nouveau. Déjà en 1576 La Boétie avait commis un très dérangeant « Discours sur la servitude volontaire ».

Du coté des juristes, Pierre Legendre, héritier de Kantorowicz, grand couturier du droit, cultive la pensée juridique et laboure depuis 40 ans le sillon fertile de la « dogmatique ». Une oeuvre immense à la croisée de l’érudition et de la psychanalyse. Une œuvre épineuse et passionnante. Elle déconcerte la doxa, ignorante de la logique du garant, de la fonction des emblèmes, et de la « débâcle normative occidentale » contemporaine, pour reprendre une formule chère à l’auteur.

« L’amour du censeur », « Jouir du pouvoir », « La passion d’être un autre » « L’empire de la vérité » « La 9O1ème conclusion »… qui dit mieux ?! Pierre Legendre est un nomographe savant mais aussi un poète. Il fait son miel du Décret de Gratien du « Corpus Juris Civilis » et des pères de l’Église, mais n’hésite pas à appeler à la barre Virgile, Dante ou Rimbaud.

Conclusion

Gide disait qu’on fait son droit comme on fait ses dents. Si Montaigne ne fut pas un magistrat très actif, La Fontaine, Corneille, La Bruyère, Montesquieu, Goethe, Hoffmann ont fait leur droit. Balzac fit quelques stages chez un avoué et un notaire.

Nécessairement peu assidus sur les bancs de la faculté les (bons) écrivains ont souvent eu des intuitions profondes sur le droit, la justice, leurs travers et enjeux. Kafka, le plus juriste de tous, dans la lettre au père dévoile l’essence scolastique du savoir juridique « Je me suis nourri spirituellement d’une sciure de bois que, pour comble, des milliers de bouches avaient déjà mâchée pour moi ».

Inversement un avocat sans art oratoire, sans “inventio” et sans lettres, reste un technicien ennuyeux. Pour paraphraser le jurisconsulte François Baudouin « Sans la littérature, la jurisprudence est aveugle ».

Mais il convient de ne pas franchir certaines limites. Dans un arrêt du 13 juin 1833 la chambre criminelle de la Cour de cassation refuse de censurer un arrêt de cour d’assise qui avait interdit à un accusé de présenter sa défense en vers !





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