La Revue Squire

John Edgar Wideman en noir et blanc


Rédigé par Emdé le 5 Avril 2014


Avant d'aborder le tout dernier roman de John Edgar Wideman, il serait opportun de faire connaissance avec la famille. Un arbre généalogique précède les douze nouvelles que comporte Damballah [1], titre du récit terrible qui ouvre le recueil en évoquant la décapitation d'un vieil esclave assassiné pour avoir entretenu le rite païen qui le rattache au lointain pays de ses ancêtres.
Wideman et les siens sont descendants de cette femme noire qui, âgée de dix-huit ans en 1859, s'évade avec le fils de son propriétaire dans le Maryland pour gagner la région de Pittsburgh en Pennsylvanie, où ils auront vingt enfants dans le quartier de Homewood, genèse racontée en clôture du livre.

Les générations se mêlent au fil de l'œuvre remarquablement cohérente de notre auteur et une personne - avant d'être un personnage – son jeune frère Tommy, y tient la place prépondérante que lui vaut son destin tragique. Ce dernier n'échappe pas à une fatalité qui semble inscrite dans le quartier misérable où il grandit et où il trouve le pire chemin pour fuir les discriminations : celui de la délinquance. Un mauvais coup tourne mal et il y a mort d'homme. Il est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité.

Où se cacher? [2] raconte le désespoir puis les choix trop faciles de l'adolescent, au moment où, fuyant la police après le meurtre - dont il n'est que le complice involontaire - il s'est réfugié pour un temps chez une très vieille parente qui vit en solitaire.

Dans Suis-je le gardien de mon frère ? [3], curieuse traduction de Brothers and keepers, Wideman décrit un univers carcéral terrifiant qu'il découvre au long des visites qu'il fait au prisonnier.

Ainsi résumés, ces trois titres ne rendent pas compte de la richesse de leur composition et de leur écriture car cette matière très autobiographique, l'écrivain la brasse et ressasse en s'interrogeant sur son art et sur les limites du langage et de l'aveu.

Le projet Fanon [4], titre qui explicite et explique le laconique Fanon original, est de ce point de vue une œuvre ambitieuse, audacieuse et composite, de la part d'un auteur qui approche alors de ses 70 ans, livre qui vient après une petite vingtaine d'ouvrages dont la moitié seulement est disponible en français. Dédiée à Frantz Fanon (1925-1961), psychiatre et militant aux côtés du FLN algérien, un des fondateurs du courant de pensée tiers-mondiste, elle se veut le scénario d'un film dont Jean-Luc Godard serait le réalisateur, une « biographie » à laquelle sera immanquablement mêlée la parentèle de Wideman. Dès lors l'imagination est au pouvoir et revendiquée comme telle, la narration et l'écriture se débrident au risque de friser parfois l'hermétisme. On comprend que la traduction en français ait attendu cinq ans. C'est une aventure de lecture certes exigeante mais qui en vaut la peine. On sait qu'on tient là une des grandes plumes de la littérature afro-américaine qui mériterait d'être mieux connue.


[1] Gallimard 2004 (1981), 262 p.
[2] Gallimard 2006 (1981), 230 p.
[3] Gallimard 1999 (1984) + Folio 427 p.
[4] Gallimard 2013 (2008), 349 p.





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