La Revue Squire

Indemnisation et privilèges


Rédigé par Christian Hausmann le 13 Janvier 2009


Ce que les Français préfèrent, c’est être indemnisés, à défaut subventionnés, et en tout cas conserver leurs privilèges.

Le 4 août prochain, nous fêterons le 220ème anniversaire de l’abolition des privilèges, occasion pour dresser un bilan. Il est vrai que le petit Caporal s’est empressé après les campagnes d’Italie de reconstituer certains privilèges et avec l’avènement du Consulat, puis du Premier Empire, l’abolition obtenue par les révolutionnaires de 1789 a été abolie à son tour. Le Corse était sensible aux privilèges et à la tradition.

Qu’en est-il aujourd’hui ? La liste des privilèges serait fastidieuse à dresser, donc intéressons-nous à une forme négative de privilège, l’indemnisation. Qui peut déclarer ne jamais avoir été indemnisé ou souhaité l’être ?

Voyons un peu la liste non-exhaustive des indemnisés réels et putatifs :

Pêcheurs de haute mer privés de thon, conseils en propriété intellectuelle en cours d’absorption, constructeurs automobiles, victimes en tout genre, paysans, céréaliers et éleveurs ayant souffert de la canicule, pays en voie de développement, terroristes repentis, descendants d’esclaves, Corses et habitants d’Outre-Mer, travailleurs le dimanche, « récessionistes », vignerons du grand Sud-Ouest, chômeurs, assurés sociaux, accidentés de la route, nez privés d’odorat, intermittents du spectacle, RMistes, otages libérés par les FARC - pourquoi ne pas indemniser aussi les juristes d’entreprise que les avocats refusent d’intégrer dans la grande profession du droit ? - Arméniens, colonisés, décolonisés, harkis, anciens combattants d’Indochine et d’Afghanistan, pupilles de la nation, orphelins, rapatriés d’Algérie (indemnisés bien tardivement, ils auront dû attendre le décès du grand Charles pour que leurs dossiers soient traités), laissés pour compte de la discrimination positive, veuves de guerre, victimes de l’Erika et de l’Amoco Cadix (si peu indemnisés), réfugiés, victimes de leur crédulité, convoyeurs de fonds, égoutiers, Bernard Tapie, chauffeurs routiers, Allemands de l’Est, Malgré-nous, pingouins libérés de la glace, victimes de bavures, éboueurs du ciel, pigeons trépanés, Miss France 2007 (Rachel Legrain-Trapani), cumulards empêchés, Nobel éconduits, anciens chefs étoilés, pollués et poilus (le dernier d’origine italienne est décédé l’année dernière), recalés, touristes abandonnés par leur tour operator aux antipodes, bedeaux et schnorrer, Kerviel et ses victimes, petits actionnaires défendus par l’ADAM, anciens ministres perclus et leurs gardes du corps, ancien président du Sénat, patrons remerciés avec parachutes dorés et carte gold conservée, jurés dispensés de jury, aiguilleurs du ciel, moutons de Panurge, fonctionnaires et cheminots, diffamés, recalés du permis de conduire, expropriés, taxidermistes, avocats commis d’office, licenciés, sur-endettés, castrats et eunuques au chômage après la fermeture des harems et lorettes mises à la rue par Marthe Richard, ceux qui n’ont pas vu l’expo Picasso, chaînes privées de publicité, consommateurs de produits périmés, éleveurs de porc du Puy de Dôme, mal-logés, troglodytes, Pinault indemnisé par le CDR (c’est une spécialité de cette maison, on parle aujourd’hui de fonds souverains à la française), ostréiculteurs, funambules, gazés, espèces en voie de disparition, aborigènes, fans de Carla Bruni et de Claude François, écervelés, fumeurs passifs et repentis, récidivistes, sauteurs en parachute dont le parachute ne s’est pas ouvert, habitants voisins des aéroports, victimes du bruit et des fientes de pigeon, empoisonnés alimentaire …

Indemnisez-nous, à votre bon cœur.

C’est la chanson du pendu. Mais qui paie ? L’Etat, pas sûr.

D’où l’Etat tire son argent ? Du contribuable et de la dette publique.

Qui finance la dette publique ? Nos enfants, même ceux qui ne sont pas encore nés, ni même conçus. Chaque petit Français naît avec une dette en 2009, de l’ordre de €19.749 à l’heure où nous écrivons (dette moyenne/habitant). Pas de mesquinerie, disons € 20.000. Avant la récession, la dette publique de la France s’élevait à 1.200 milliards d’euros.

Ce n’est pas terrible en comparaison des $ 50 milliards, cela fait 8 boutons au cours du jour. Il n’y avait plus d’argent dans les caisses de l’Etat depuis longtemps. La Chiraquie en douze années n’a pas redressé les finances publiques, qui étaient à plat et les caisses vides à la fin de la Jospinie.

Toute augmentation des dépenses publiques se traduit par une augmentation du déficit. La récession installée, les recettes de l’Etat diminuent corrélativement avec la baisse de l’activité et l’augmentation du chômage, sans évoquer le déficit abyssal de la balance commerciale.

Où l’Etat, où Nicolas ont-t-il trouvé l’argent pour indemniser les constructeurs automobiles et Nanard, renflouer les banques, subventionner le prix de l’essence en Guyane et dans les Dom-Tom ?

Les exclus de la subvention, de l’indemnisation et de l’assistanat recherchent des niches. Vivant d’expédients et partisans du liquide à tout crin, fuyant les signes extérieurs de richesse comme la vérole, orpailleurs de niche, ils rêvent du paradis et s’adonnent à l’expatriation pour sauver l’humanité en cédant en dation leurs biens matériels conservés en Hexagonie pour être délivrés de l’ISF et de la morosité qui colle à la peau.

Il n’est pas douteux que les privilèges abolis le 4 août 1789 ont été restaurés sous le Directoire, magnifiés sous l’Empire et maintenus par les Républiques qui se sont succédées, à commencer par la Légion d’Honneur, qui confère à titre héréditaire des privilèges aux descendants des décorés (Val de Grâce et écoles de la Légion d’Honneur…). Il en est ainsi des sénateurs, anciens combattants, buralistes, qui transmettent leur charge à leurs enfants. L’aristocratie de l’Ancien régime, avec ses particules et titres de noblesse, a été restaurée après le retour d’immigration et pérennisée depuis lors. Nous ne parlerons pas de l’Eglise et de ses serviteurs en cette période de fêtes. A la fin, quand les poules auront des dents…

Grâce peut-être à la Récession, nos gouvernants, après la présidence française de l’UE, aboliront quelques privilèges en cette nouvelle année 2009, en commençant par la suppression des niches fiscales et autres privilèges de bouche et de voiture.

J’oubliais de parler de Vittorio de Filippis, ce journaliste quelque peu maltraité, dit-on, par la police et un juge d’instruction surmené. Voilà un privilège qui n’aurait probablement pas fait couler autant d’encre si cette mésaventure n’était pas arrivée à un homme de presse. La sanction comme avec Christian Clavier, en septembre, révocation du chef de la police, ne s’est pas fait attendre, ce sont tous les juges d’instruction qui vont trinquer. Rachida, 5 jours après avoir mis au monde une petite Zohra, est venue l’annoncer à la Cour de cassation.

Cela me rappelle une anecdote. Le 15 juillet 2007, un dimanche matin, je quitte mon domicile sur mon vélo privé, c’était en ce dimanche que les Vélib ont été mis en circulation. Je me rendais à une boulangerie éloignée de quelques coups de pédales de mon domicile. Je traverse la place des Ternes et me fais arrêter par un groupe de policiers à l’affut en bordure d’une station Vélib en exploitation. Il m’est demandé de mettre pied à terre, de décliner mon identité, de présenter mes papiers que je n’avais pas sur moi, ne pensant pas que ce fût utile pour aller dans une boulangerie de quartier proche. Enfin j’apprends par pure faveur qu’il m’est reproché d’avoir grillé un feu rouge. Il était environ dix heures du matin. Ne pouvant présenter de papiers, mon vélo est d’abord immobilisé, puis confisqué et une voiture de police est appelée dans laquelle je suis obligé d’embarquer avec quatre policiers, deux m’encadrant à l’arrière, le chauffeur et son copilote, qui m’amènent sans menottes à un poste de police proche de la mairie du XVIIème arrondissement. Je suis alors fouillé, palpé, manipulé et il m’est demandé d’attendre dans un local, qui n’était pas à proprement parler une cellule, mais lui ressemblait. Ayant également omis d’emporter mon portable, je n’ai pas pu prévenir ma famille. Après une heure d’attente, cela faisait plus de 2 heures depuis mon interpellation, je suis interrogé par un policier en civil et finalement autorisé à faire appeler chez moi, non pas pour donner de mes nouvelles, mais pour que l’on vienne avec des papiers d’identité attestant qui j’étais. Toute cette mésaventure pour un feu tricolore, que le cycliste que je suis n’a pas grillé le jour de la fête du Vélib, aura duré prés de 3 heures et gâché le repas de famille prévu à mon domicile ce dimanche. Finalement mon épouse est venue me délivrer en taxi. J’ai gardé un bon souvenir de cette aventure et un sentiment fort d’égalité. J’ai été traité au fond comme tout citoyen lambda, les flics ne pouvant pas faire la différence entre moi et les autres, d’autant plus que je suis issu de l’immigration, étant né en Allemagne.

Jusqu’à ce jour et avant de connaître la mésaventure de Vittorio de Filippis, je ne savais pas que mon histoire était intéressante. Je vous invite à méditer sur le maintien des privilèges, quels qu’ils soient, corporatistes, héréditaires ou institutionnels et le droit de la puissance publique d’arrêter les braves gens, qui n’ont pas un journal ou un député dans leur poche.

Pour s’en sortir, il nous faudra renforcer en 2009 la solidarité, l’humanité et la tolérance (« non judgemental » disent les anglais). Après la commission Attali, poursuivons la réflexion. L’ordinateur / Internet rapprochent-ils les humains ? Le progrès est-il un gage de liberté ? Faut-il poursuivre la mise en boîte (boîte à bac ou bahut, le travail dans les grandes ou petites boîtes, les sorties en boîte tous les week-ends, la mise en boîte ou en caisse) pour clore le débat ? Ceux / celles qui ont visité l’expo de Yann Arthus-Bertrand « 6 milliards d’autres » au Grand Palais, sauront ce dont je parle. Cette manifestation a fermé ses portes aujourd’hui.





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