La Revue Squire

Eros, Teras et Thanatos


Rédigé par Candice Méric le 30 Juin 2011


Selon Paul Valéry, « [p]our effrayant que soit un monstre, la tâche de le décrire est toujours un peu plus effrayante que lui. Il est bien connu que les misérables monstres n’ont jamais pu faire dans les arts qu’une figure ridicule. Je ne vois pas de monstre peint, chanté ou sculpté, qui non seulement nous fasse la moindre peur, mais encore qui laisse notre sérieux en équilibre. »

Léviathan : un monstre au grand-palais

L’installation dans la Nef du Grand-Palais du 11 mai au 23 juin de Léviathan, la sculpture gargantuesque d’Anish Kapoor, illustre l’idée voisine que le monstre représenté, s’il n’est pas forcément ridicule, n’inspire en tout cas pas nécessairement la crainte.

Loin du Léviathan de la Bible, décrit tour à tour comme un crocodile (Livre de Job, 40), un hippopotame (Livre de Job, 41.1), ou encore un « serpent fuyard et tortueux » (Esaïe 27.1), la sculpture monumentale du Britannique se présente comme le nouveau « ventre de Paris » dans lequel le visiteur est ingéré, avant d’accéder à la Nef pour admirer l’échine carmélite flexueuse.

De l’intérieur, c’est l’impression d’une « cathédrale engloutie » (Debussy) qui vous saisit, avec son halo de rosaces incarnat, ou encore la sensation d’une bathysphère émergée, aux parois jaspées et sur lesquelles se projette en ombres chinoises la canopée de fer gris du Grand Palais.

A l’extérieur, vous mesurez le contraste entre l’intérieur enflammé et flamboyant dans lequel vous étiez à l’étroit, et les ronds lisses de la chair colombine dont les bras s’étirent de part et d’autre : la Nef est grosse d’un monstre gonflé, au sens propre et au sens figuré. Vous réalisez la structure en poupées russes de la sculpture, dans laquelle vous étiez imbriqué avant de rejoindre la Nef, elle-même dressant sa voûte de verre au-dessus de Léviathan. Vous vous figurez le destin des enfants du Titan Cronos, ingurgités par leur père, de crainte d’être détrôné par l’un d’eux, selon la prophétie. Anish Kapoor a lui aussi arpenté les intestins enflammés du Léviathan, et comme le voulait une autre prophétie, a mis fin, le 23 juin, au règne de la créature qu’il a conçue spécialement pour le Grand-Palais, comme Zeus avait lui-même eu raison de son père.

L’exposition renoue aussi d’une certaine façon avec une tradition qui avait été interdite en Grande-Bretagne en 1885, l’exhibition de « phénomènes » humains. Le plus connu est sans doute Joseph Merrick, « Elephant Man », condamné à être un phénomène de foire car inapte à exercer un quelconque travail en raison de ses difformités. Le nom de Léviathan, répété haut et fort, dressé, hissé, exhibé sur la façade du Grand-Palais, frappé sur les tickets d’entrée, contribue à apprivoiser et à s’approprier le monstre divin, dont la désacralisation a débuté au XXème siècle puisque le nom désigne aussi des bacs dans lesquels la laine est trempée afin de la faire dégraisser.

« Sexe, mensonges et (réseaux sociaux) »

Selon une étymologie possible, monstre viendrait de monere «faire penser à; faire se souvenir; avertir ». Le monstre se fait alors celui qui montre. Au début des années 1930, la France entière se passionne pour les sœurs Papin, duo ancillaire coupable du double meurtre sur leurs patronnes, la majorité de l’opinion réclamant vengeance tandis qu’à la marge, les « brebis enragées » étaient récupérées pas la presse de gauche comme symbole de la lutte des classes.


Si les ragots font figure d’ « opium du peuple » depuis des décennies, un pas semble franchi aujourd’hui avec la sur-médiatisation des pécheurs et l’avidité des spectateurs-lecteurs à s’abreuver de preuves vidéos, photos, textos. Dans une frénésie cathartique, après la mise au pilori de DSK, c’est au tour d’Anthony D. Weiner, représentant de New York au Congrès, d’être exhibé. Une bête de foire en chasse une autre.

Weiner avait par erreur posté sur son Twitter des photos de lui dénudé destinées à être envoyées en message privé à l’une de ses cyber-maîtresses. Weiner a dans un premier temps étayé la thèse du piratage de son compte avant de battre sa coulpe pour son infidélité virtuelle. Ses dérapages (ainsi que les réponses féminines) ont été moqués dans l’émission Real Time de HBO et lus à haute-voix par Jane Lynch et Bill Maher avec force rires forcés (et enregistrés ?) en fond sonore car à vrai dire, il n’y avait absolument rien de drôle. Barack Obama a réclamé la démission du Congressman. De son côté, Traci Nobles, l’une des conquêtes de Weiner n’est pas inquiétée, et continuera d’officier en tant que professeur de cheerleaders au sein de la YWCO (Young Women’s Christian Organization).

Sus au soja !

Si le diable est celui dont on ne doit pas prononcer le nom, on peut logiquement dire qu’au contraire nommer le monstre permet d’en circonscrire la monstruosité. Ainsi le monstre sonore « vuvuzuela » fait son entrée dans le petit Robert illustré, de même que « caïpirhina », cocktail brésilien à base de cachaça, de sucre de canne et de citron vert, ou encore « cagole », marseillaise piranha-esque.

La « bactérie tueuse » illustre bien aussi cette idée. D’abord l’inconnue, l’ « x » de l’équation mortelle, traquée au sein de la normalité, de l’habitude, car tapie dans l’assiette. Voici que, au seuil de l’été, concombres, tomates et salades ont été stigmatisés, avant d’être innocentés grâce à l’identification de la souche bactérienne, au doux nom barbare d’Escherichia Coli entérohémorragique O 104-H4, puis à la découverte de l’origine de la contamination dans une ferme biologique du nord de l’Allemagne, et plus exactement dans les délicates chevelures emmêlées des pousses de soja et autres graines germées.

Même si on évalue à au moins 35 morts le nombre de victimes de la bactérie, la vague de peur s’est calmée sitôt qu’on l’a identifiée, au point d’être déjà presque reléguée au passé : « [v]inrent alors les plaisanteries, les fous rires, les cauchemars, quoi de plus normal chez des être jeunes et insolents qui, ayant trompé la mort, l’ont instantanément méprisée. » (Zoé Valdés)

« Boucher » Al-Assad et l’Hydre de Lerne libyen

En Syrie, tout a commencé comme le mythe du roi Midas s’achève : par une phrase, là chuchotée et répétée par les roseaux, ici taguée sur un mur d’école et rugie par des parents éplorés, sans intention de nuire et sans en saisir encore la portée : « Le peuple veut la chute du régime ».

Mustapha Khalifé, militant politique libyen, raconte que se sont ensuivies l’arrestation et la disparition de 15 écoliers. Les parents se sont enquis du sort de leurs enfants. « Vous êtes des animaux. Oubliez vos enfants et retournez vers vos femmes en faire de nouveaux et si vous n'en êtes plus capables, nous le ferons à votre place », se sont-ils vus rétorquer par le cousin de Bachar Al-Assad.

Aujourd’hui le bilan est d’au moins 1200 morts, parmi lesquels 70 enfants, dont certains avaient à peine 4 ans.

Le Conseil de sécurité de l’ONU traîne et peine, avec la perspective des vetos russe et chinois- les deux membres permanents s’opposant à toute ingérence dans les conflits du monde arabe- à adopter une résolution condamnant le régime syrien, alors que comme le rappelle Gérard Arnaud, ambassadeur de France à l’ONU, « il en va de la crédibilité du Conseil de sécurité et de ses membres, dont le mandat est de protéger la paix et la sécurité internationales. »

Les choses ne sont guère plus avancées en Libye, où les capacités de l’OTAN sont mises en cause. Si le conflit devait durer plus de 6 mois, la situation serait extrêmement critique concernant les ressources dont disposent les 28 pays de l’Alliance Atlantique.

Mise en perspective avec les tentatives de déstabilisation dont est victime Barack Obama, la résolution du conflit se complexifie davantage. Des élus démocrates et républicains ont en effet déposé une plainte le 15 juin à Washington arguant de l’inconstitutionnalité et de l’illégalité des frappes aériennes américaines en Libye. D’une part, affirment-ils, alors que le Congrès est seul compétent pour déclarer la guerre, Barack Obama s’est passé du feu vert de ce dernier, et d’autre part, le texte de 1973, « War Powers Resolution », dont l’objectif était de limiter les pouvoirs du président en matière de déclenchement des guerres, a clairement été violé. En effet, cette loi précise notamment qu’en l’absence d’autorisation du Congrès, les opérations ne doivent pas dépasser 60 jours, et que le retrait doit être terminé 90 jours après le début de l’intervention. Or, ce délai a expiré le 19 juin 2011.

Les perspectives de démocratisation de la Libye en cas de victoire contre le colonel Kadhafi sont bien fragiles, car selon les experts, il existe un « risque islamiste » en Libye, les vrais démocrates étant minoritaires parmi les insurgés formant le Conseil National de Transition, la majorité se divisant entre d’anciens proches du tyran libyen, des tenants de la monarchie et des suppôts d’un islam radical. A cela s’ajoute le récent pillage des arsenaux qui contribue à renforcer la présence de l’AQMI (Al-Qaida au Maghreb islamique).

***
De la même façon qu’Emile Durkheim écrivait que « le crime est normal », il est possible d’affirmer que le monstre est lui aussi normal. Créature issue de la nature, et soumis à ses lois, le monstre constitue en quelque sorte une excroissance humaine qui met en exergue l’hybris du monde actuel.






Nouveau commentaire :



Vous souhaitez recevoir nos articles par mail, saisissez ci-dessous votre adresse mail :
















Rester Connecté
Rss
LinkedIn
Twitter




Si vous souhaitez recevoir par email, dès leur mise en ligne, tous les articles publiés sur La Revue, saisissez ici votre adresse :