La Revue Squire

Augustin sera avocat


Rédigé par Camille Louis-Joseph le 16 Juin 2017


Je suis Augustin, j’ai 19 ans, et comme mes parents l’ont toujours souhaité, j’ai décidé de devenir avocat. En réalité à part mon oncle Fernand qui l’était, je ne sais pas vraiment à quoi tout cela va me mener. Mais il faut avouer que depuis que j’ai annoncé que j’entrais en fac de droit, toutes les filles du lycée me prédisent un avenir de Ténor du Barreau et ça ne les laisse pas indifférentes. Donc pour l’instant ce n’est que du positif. Mes parents sont contents et ça c’est important.

Paperasserie

Première étape : l’Inscription. Pour la franchir je me suis trouvé confronté à un monde mystérieux : tantôt accueillant, tantôt révolté ; peuplé d’hommes et de femmes englués dans des procédures répétées depuis parfois plus de 30 ans, aux réactions systématiquement surprenantes.

J’ai vite compris à travers le ton de la responsable administrative qu’un dossier complet était impératif dès la première présentation à l’inscription. Pendant l’été, je me suis astreint à rassembler tous les documents demandés. J’étais assez serein sur l’état « complet » de mon dossier. Trois semaines avant la rentrée, j’ai reçu par email une convocation : une date, une heure et une salle où allait avoir lieu l’étude de mon dossier. Pour ce rendez-vous, j’étais à l’heure et pourtant… L’horaire, aussi précis soit-il, ne pouvait lutter contre la lenteur de l’administration à vérifier un par un chaque dossier. La file d’attente m’a parue plus longue que celle de Space Mountain à Disney au mois d’août. J’ai pris mon mal en patience : deux heures d’attente. Une fois reçu par la dame de l’administration, j’ai vite compris que c’était à moi de m’excuser pour le retard pris et le désagrément occasionné. J’ai pu lui faire esquisser un sourire lorsqu’elle m’a avoué que j’étais son dixième dossier « complet » de la journée sur 50. Ce fût une petite victoire qui me vaut un grand « Bonjour » lorsque je retourne dans son bureau. J’ai l’étiquette « dossier complet » et ça compte !

C’est parti, c’est lancé, je suis étudiant à la fac. D’ici une semaine je recevrai ma carte d’étudiant, j’aurai accès à une bibliothèque en illimité, et à un restaurant universitaire. Je reçois également le document tant attendu : l’emploi du temps. Effectivement, le cliché est respecté, je constate que je vais pouvoir honorer les trois entrainements de football et conserver mon statut de sportif de haut niveau. Je ne savais pas encore que ce temps libre était réservé à la bibliothèque et/ou à la préparation des TDs… en théorie.

Premier cours de droit en Amphi

De manière assez logique le premier cours s’intitule « Introduction au droit ». L’esprit carré du juriste se fait déjà sentir. L’excitation fait que tout le monde se rue dans l’amphi mais une réelle bataille s’instaure pour avoir une place sur un strapontin. D’un air naïf je m’étonne du nombre d’étudiants souhaitant devenir avocat, juriste ou magistrat. L’amphi se remplit, se remplit, se remplit encore. Certains suivront leur premier cours assis sur les marches principales de l’amphi, au coude à coude avec des inconnus (plus pour très longtemps).

Un petit monsieur apparait en haut de la salle en costume sombre avec une mallette et un code civil 2008 (oui, nous étions en 2008, son code était à jour). Il descend les marches, enjambe les étudiants assis par terre, s’installe, ouvre le micro et prononce ces mots : « Bien, alors bonjour aux nouveaux étudiants, re-bonjour aux redoublants, et bonjour/au-revoir à ceux qui ne seront déjà plus là la semaine prochaine ». Le ton est donné. J’ai pu constater qu’au fil des cours plus personne n’était assis sur les marches…

Le cours commence par une succession de dates, d’évènements apparemment historiques, de mots que j’ai écrits et entendus pour la première fois et qui sont à mon avis mal orthographiés sur 70% des notes prises dans cet amphi. On essaye tous de rattraper des bouts de phrases en copiant les uns sur les autres. Le prof a un débit plutôt rapide, s’astreint à lire ses notes et ne répète rien. Conclusion, à la fin du cours qui a duré 3 heures, j’ai trois pages de notes et la terrible sensation d’avoir loupé des choses et surtout d’avoir tout noté sauf l’important. Après ce premier cours catastrophe, je suis tout de même fier de moi : je suis étudiant en droit.

L’illusion des TDs

Après l’échec cuisant de ma prise de note en cours, j’étais pressé d’être en TD. Pour moi une gentille prof allait nous refaire un petit cours bien expliqué et schématisé. En réalité, il faut comprendre le cours, donc ses notes pour pouvoir préparer le TD en bibliothèque… Et oui parce que même si la prof de TD est jolie, c’est bien elle qui nous donne du travail et nous met des notes. Concept que j’avais déjà oublié après les résultats du bac. J’ai découvert aussi le travail en groupe !


Je me suis aperçu que le lieu central des études de droit (pour les sérieux) était la bibliothèque. C’est le temple de l’étudiant en droit, contenant toutes les bibles à potasser sur cinq ans, l’ensemble des codes qui nous perdent et ne nous aident vraiment qu’à partir de la troisième année. Et enfin, la bibliothécaire qui une fois que nous nous sommes fait des amis, vient régulièrement nous chuchoter à l’oreille : « Vous êtes en bibliothèque, alors soit vous chuchotez soit vous sortez MERCI !!! ». Je ne déroge pas à la manie des étudiants consistant à prendre 10 livres et tous les codes possibles pour répondre à une question ; et à passer son temps à photocopier des pages et des pages de peur que le livre disparaisse ou que l’encre des pages ne s’efface. Il faut noter que la carte photocopie a été la deuxième révélation, après l’emploi du temps. Sans elle, je passe une mauvaise journée.

Le prof passionnant

Il y a deux types de prof : celui qui arrive, allume le micro, dit bonjour, demande à un étudiant où est-ce qu’il s’était arrêté la semaine dernière (en général toujours au même étudiant, assis toujours au premier rang à la même place), reprend la lecture de ses notes, atteint la section ou sous-section prévue, nous dit « à demain », ferme le micro, descend les marches et sort de l’amphi sans un regard aux étudiants dont il est persuadé qu’ils n’ont rien compris.

Et puis, il y a le prof qui arrive en star dans l’amphi, quasiment en sautillant ou sifflotant, monte l’estrade, allume le micro, le décroche de son portoir et reste debout. On comprend alors que ses cours vont avoir quelque chose de théâtral. Il nous raconte le droit non pas par les livres ou son cours mais à travers une quantité d’anecdotes qu’il a lui-même vécu (ou rêvé de vivre). Avec un humour particulier mais une passion dévorante pour son métier : c’est lui qui nous donne envie, nous fait rêver. Il met le droit en perspective avec son retour d’expérience passionnant. En bref, il aurait été capable de terminer son cours en criant : « CE QUE JE VEUX, C'EST QUE VOUS ALLIEZ FAIRE GAGNER NOTRE PROJET !!!! » tel un homme politique en pleine campagne (et devenu président).

Le droit au féminin #oùsontleshommes

Autre découverte : en amphi il y a à peu de chose près 70% de filles. Pourquoi se plaindre ? C’est objectivement (subjectivement aussi) une très bonne chose. Mais c’est aussi surprenant. Nous sommes loin des écoles d’ingénieurs où la parité met plus de temps à s’inverser. En droit, les filles sont partout, très studieuses, très organisées. Elles font des fiches, mettent des post-it dans leurs livres et dans les codes, elles « stabilotent » tout en quatre couleurs selon un réel code couleur qui fonctionnera encore à l’EFB. Enfin c’est incroyable une fille quand ça travaille. En réalité, il y a deux catégories de filles : le club des « Hyper organisées » et le club des « vacances all inclusive ». Avec mon copain Charles nous sommes plutôt intéressés par la seconde catégorie, bien que nous ne soyons pas indifférents à la première à l’approche des partiels ou en cas d’exposés en TD.

Les partiels et l’Expérience

Le concept des partiels est assez abstrait pour moi. Je n’ai jamais vraiment compris l’utilité de ces examens. Le terme nous invite à travailler à moitié pour avoir la moyenne et valider l’année. Disons que ça ne pousse pas au dépassement de soi en termes de révision.

Après les partiels, vient le souci d’acquérir de l’Expérience pour pouvoir fleurir son CV, mais aussi avoir des anecdotes à raconter et devenir une référence pour les autres futurs stagiaires. Le graal étant d’être contacté en permanence pour donner son avis sur les cabinets : « Gibson ? Bien sûr, je connais ! Super ambiance » [comprendre : oui j’ai fait ma semaine découverte en bibliothèque lorsque j’étais en première année]. Tout étudiant en droit est confronté au paradoxe de l’Expérience : à savoir que les cabinets demandent de l’expérience mais ne recrutent pas en stage avant un certain niveau d’étude, voire ne prennent que des étudiants ayant déjà de l’expérience. Malgré tout, avec un peu de persévérance, nous pouvons mettre un pied dans le monde juridique professionnel dès la première année, par exemple en juridiction.

L’entrée dans le cercle des juristes (disparus ?)

Commencer le droit c’est aussi commencer des amitiés et on ne le sait que plus tard, mais c’est aussi commencer son réseau. Nous étudions les mêmes matières, nous avons les mêmes objectifs, les mêmes références et malheureusement… le même humour. C’est le début des fameuses blagues de juristes. « C’est dans le Cornu ce que tu viens de dire ? » ; « Tes retards en TD ont fait jurisprudence du coup le cours commencent d’office à 9h30 au lieu de 9h00 » ; « Elle est vraiment jolie, je vais me mettre à côté d’elle j’ai oublié mon code » (oui il y en a pour qui c’est une technique d’approche) ; « Je prépare le barreau je pensais me faire sponsoriser par Stabilo et Post-it »… etc, etc.

Les soirées entre juristes paraissent toujours très particulières pour les amis non juristes qui s’y retrouvent un peu malgré eux. Rien à voir avec les soirées des BDE des écoles de commerce où tout est très simple : il s’agit de boire et danser.

Au début en tant que « première année » c’est particulier aussi. Les plus âgés partent dans des conversations improbables où il est difficile de comprendre exactement leur propos : « Vous avez vu le move de dingue qu’il y a eu chez KWM ? » [Ne surtout pas intervenir en demandant de quelle équipe de foot il s’agit par exemple] ; « C’est combien la rétro pour un collab junior ? » ; « Horrible le call CPs à 00h pour préparer le closing » ; « Mais non ! C’est 10 units pour 1h et pas 6 fois 10 units pour 1h !! » ; et la fameuse conversation qui arrive après le Master 1 « Franchement je vais tenter le LLM ou MBA à NYU ou Upenn même si je sais qu’un JD serait encore mieux ». Imaginez pour un non juriste ?

Bilan

Passée cette première année, je me sens davantage dans mon élément. Les cours s’enchainent, mes notes deviennent enfin utiles à mes révisions. Je me suis fait un groupe d’amis et devenir avocat est devenu, en plus de celui de mes parents, mon objectif personnel. Je passe en deuxième année et je suis déjà terrorisé par l’idée de découvrir le droit administratif. Oui parce que je me suis déjà catalogué « privatiste ». Mais pour l’heure je rebouche le Stabilo et referme mes codes. Vacances de deux mois bien méritées.





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