La Revue Squire

AUTUMN LEAVES


Rédigé par Antoine Adeline le 18 Septembre 2012

Mgr Beaussart, les désarçonnés et la villa Médicis
13 septembre 2012



AUTUMN LEAVES

Les feuilles mortes se ramassent à la pelle, les souvenirs aussi. Il est un peu tôt pour les regrets même si rien ne se passe comme prévu, à moins que ce ne soit l’inverse. B Arnaud veut devenir Belge (« Sois belge et tais-toi »…), Johnny H a un coup de mou, Y Noah envisage de devenir Suisse, R Millet va demander l’asile politique à l’Equateur. Qui veut devenir français ? F Hollande recherche de gros contribuables, créateurs d’emplois, attirés par le modèle hexagonal, sa fiscalité patriote, l’exception culturelle, la radioactivité et le rayonnement en tous genres. Il y a 4 ans j’avais intitulé un éditorial « 2008-2009 Les Euros sont fatigués ». Il suffit de substituer « 2012 » à « 2008 », le pays est vitrifié. L’histoire nous rappelle que la France ne se relève qu’après les fessées militaires, or depuis 60 ans, à l’ouest, les batailles et les guerres sont économiques ( Selon le classement du « World Economic Forum », l’an dernier le pays a perdu 3 places, glissant du 18ème au 21ème rang en ce qui concerne la compétitivité). La machine infernale de la dette sociale nous plombe ( tous régimes confondus un déficit record de 53,7 milliards € a été atteint en 2010. À lui seul le déficit du régime général avoisinera 15 milliards € en 2012) . Après 5 mois, 5 ans, et en réalité 50 ans d’atermoiement, d’aveuglement et de déni, au bord de la cessation des paiements, nos dirigeants commencent à ouvrir les yeux et réalisent qu’il n’est pas sain d’acheter de la croissance frelatée, des emplois publics (et accessoirement la paix sociale et les élections) avec de la dette.

Ce qui est valable en politique l’est aussi pour l’économie : «Gouverner c’est choisir». En France, on navigue à vue. Le nuage toxique de la crise mondiale s’arrête aux frontières et n’a pas de prise sur notre modèle miraculeux permettant de ménager le choux, le loup, la chèvre, le beurre, l’argent du beurre et les subventions de la crémière. Le dindon, c’est le citoyen contribuable. Le pays se fantasme avec une industrie allemande, des impôts italiens, une City anglaise, une protection sociale suédoise. Ce qui nous pend au nez ce sont des impôts à la suédoise, une protection sociale à l’anglaise, une industrie à la grecque…Drôle de drachme avant «Cassons nous…» ! L’inadmissible c’est que des politiques, par lâcheté ou aveuglement, prétendent que les mesures d’austérité seront temporaires, et que dans 2 ans ce sera le retour à la normale. La vérité est qu’il faudra au moins 10 ans pour remettre l’économie sur des rails et réaliser un aggiornamento qui n’a pas encore commencé. On reste bouche «Coué» ! L’inquiétant c’est la rhétorique creuse et faussement rassurante d’un gouvernement prisonnier des illusions passées. Le Premier ministre, germaniste mais aussi géographe perspicace veut faire de Marseille : «une grande porte sur la Méditerranée». Le Président est… ferme sur l’usine PSA de Rennes : «La volonté qui est la mienne, c’est le sens du dialogue que j’ai eu avec ces représentants, c’est-de-dire que nous devons tout faire pour réduire le nombre de suppressions d’emplois». C. Dufflot décrète la «mobilisation générale» pour le logement contre le «séparatisme social». Sans irrespect aucun, les faux mages de Hollande Frise(nt) le ridicule.


Préparer la reconquête avec des lignes Maginot de « paroles verbales » augure mal de l’avenir. L’indignation légitime provoquée par l’exil annoncé d’un milliardaire en Belgique ne constitue ni un programme, ni une (contre)morale, ni un plan ‘B’. Trotski disait qu’il ne faut pas faire de l’impatience un argument théorique. Aujourd’hui l’urgence c’est d’admettre que 1 + 1 = 2, que 1 - 1= 0, et d’éviter la faillite. La drôle de guerre ne dure qu’un temps… Le 19 mai 1940, le front est enfoncé, la situation est dramatique. En présence du gouvernement au complet, une messe est célébrée à Notre-Dame de Paris. Dans son homélie, Mgr Beaussart rangeait la France du côté de Dieu : « Dieu donnera la victoire aux Français parce que leur cause est juste et parce qu’ils ne combattent ni par haine ni par cupidité ». Cela n’a pas suffi. Bis repetita ? V. Peillon le ministre de l’éducation nationale souhaite introduire un cours de morale laïque à l’école. «La morale laïque, c’est comprendre ce qui est juste, distinguer le bien du mal, c’est aussi des devoirs autant que des droits, des vertus et surtout des valeurs»… Inch Allah ! « Le pays usé qui n’attend plus rien à tout souffert» (Chateaubriand).

Des raisons d’espérer ? Il y a quelques années, dans des contextes économiques et culturels divers, le Canada, l’Allemagne, la Suède, l’Australie, la nouvelle Zélande, ont su redresser leurs finances publiques très mal en point. Après un constat lucide sur les limites de la social-démocratie à la papa-maman, de vrais plans de rigueur dans la durée ont permis de redresser la barre. C’est donc possible. La priorité a été de réduire les dépenses plutôt que d’augmenter trop fortement les impôts. Gouverner c’est choisir. Le bon sens n’est hélas pas une qualité nationale. Quand il s’agit de réforme, la France a surtout le génie de la bureaucratie et met en place une « Grande Fondation pour la Prospective Transversale et Durable ». Mais il ne suffira pas de faire Kafka dans son pantalon pour s’en sortir. «Athènes est morte parce qu’Athènes voulait mourir. Les classes qui meurent, meurent de leur propre abandon et les nations qui meurent, meurent d’abord de leur cancer intérieur» (Malraux).

«LE DISQUE DUR DE LA POLITIQUE… »

«L’enjeu essentiel, pour moi, c’est de montrer que la culture est le “disque dur” de la politique, du point de vue de la citoyenneté et de l’économie. Il n’y aura pas de redressement productif sans redressement créatif ! La culture fait l’attractivité de la France. L’art, c’est du travail ; la culture, c’est de l’emploi» (A Fillipetti). A la rentrée des classes chaque ministre fait un numéro de pipo pour s’assoir au 1er rang. Flûte traversière pour la rue de Valois. Un milliard d’économisé cette année en supprimant des projets sarkosiens, mais pas encore de réforme du statut des intermittents du spectacle qui a lui seul coûte plus d’ 1 milliard € par an. En stand-by, la transformation de la tour Utrillo à Clichy-Montfermeil en “Villa Médicis” de banlieue. Il manque 30 millions € pour rénover le bâtiment et 4 millions € annuels de frais de fonctionnement. Pour la ministre, «il faut retravailler ce projet de villa Médicis en banlieue, le redimensionner avec les élus. La politique culturelle dans les quartiers doit se développer par un travail en profondeur»… surtout pour faire pousser des pins parasols dans le béton. Aurélie la geek à plus d’un 33 tours dans son sac (Vuitton ?) ; Question « Et vous, quelle trace espérez-vous laisser ? » ; Réponse « Je suis là depuis trois mois, patience... Une trace numérique, peut-être. C’est fragile, je sais. Mais c’est beau la fragilité, non? ». 20 millions de spectateurs sont allés voir « Intouchables » qui talonne « Bienvenue chez les Ch’tis ». « La Grande Vadrouille“ dégringole à la 3ème place mais la relève est assurée. Le disque dur et le disque d’or de la qualité française, « Caramels, bonbons et chocolats… », fragile mais beau !

Pour la sauvegarde, F. Hollande a un 2ème disque dur; la jeunesse et l’éducation. Gare aux bugs ! Le dernier rapport de l’OCDE comparant les systèmes éducatifs des 34 pays membres est chagrin. Le taux de scolarisation des 15-19 ans a progressé de 10,4 points, en moyenne entre 1995 et 2010, mais il a régressé en France passant de 89% à 84%. 71% des jeunes français non-scolarisés se retrouvent sans emploi ou inactifs, le taux tombe à 57% dans le reste de l’OCDE. Sans doute la ministre déléguée à la Réussite éducative a pris une nouvelle circulaire définissant les missions des «Centres académiques pour la scolarisation des enfants allophones nouvellement arrivés et des enfants issus de familles itinérantes et de voyageurs». Certes la Matmut a enrichi son offre scolaire en proposant fin juin une couverture contre…le racket, pour seulement 9,90 € par an. Mais la protection des Intouchables, des Déracinés (M Barrès) ou des Désorientés (A Maalouf) suffira-t-elle pour sauver l’Education Nationale et la Kultur du naufrage ?

« LAUDATOR TEMPORIS ACTI »

La décadence n’est plus ce qu’elle était. Le «déclin» est un secteur en plein boom, et la concurrence est rude chez les professionnels. Après «La France qui tombe» (2003), Nicolas Baverez publie un roboratif «Réveillez-vous». S. Hessel n’a pas le monopole de l’indignation. Coup de tonnerre chez les déclinistes, atrabilaires et provocateurs branche historique et tendance dure. Richard Millet tire… la couverture à lui avec «Langue fantôme» ; « La France, naguère pays littéraire par excellence, n’est plus qu’une république bananière de la littérature, laquelle y est méprisée avec le plus grand sérieux par ses thuriféraires mêmes. Quand elle est revendiquée comme valeur au nom du spontanéisme littéraire, l’ignorance langagière est une forme de barbarie, la plus communément admise ». RM tire… à vue avec «Eloge littéraire d’Anders Breivik», un pamphlet sulfurieux et un chouia excessif, à l’aune duquel J. Raspail et R. Camus passent pour de joyeux gauchistes. La littérature a (mal à) l’estomac ! Indignation générale, ‘reductio ad Hitlerum’ et loi de Godwin («Plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Adolf Hitler s’approche de 1») . « Il existe deux sortes d’hommes: «ceux qui subissent le destin, et ceux qui choisissent de subir le destin» (Pierre Michon) Grandeur et décadence du déclin et des désarçonnés; ils attendent l’impossible réforme intellectuelle et morale que Renan appelait déjà de ses vœux après la défaite de 1870. «La vérité flâne derrière le mensonge» (J. Gracq). Mais il existe des pistes pour s’en sortir.

Gardons l’espoir. Gouverner c’est choisir. Un peu de courage. Quelques propositions: Pour le Front de gauche : suppression de la Bourse, nationalisation des banques et de LVMH, interdiction des licenciements. Pour le PS : passage aux 30 heures de travail hebdomadaire pour créer des emplois, libérer du temps libre et changer la vie. Pour l’UMP : désignation de N. Sarkozy par acclamation, comme le pape Pie III en 1503, pour représenter son parti à l’élection présidentielle de 2017. Pour le Front national : priorité d’embauche pour les français de souche, caucasiens et catholiques depuis 6 générations. Pour le Gouvernement : (1) Création d’un contrat d’intégration future nouvelle embauche des anciens jeunes chômeurs (2) Pour désenclaver Marseille et éviter le « séparatisme social », construction d’une chaine de ‘cités radieuses’ du vieux port jusqu’à Sangatte (3) Mise en place du Haut-commissariat à l’espoir productif et à la refondation des fondements fondateurs (4) Création d’un secrétariat d’état à l’indignation, à l’intégration, au désir de vivre ensemble, et à la suppression des exceptions grammaticales.

LA GRANDEUR DE TROIS « DESARÇONNES » (CHATEAUBRIAND, CIORAN, QUIGNARD)

François René de Chateaubriand : « Mémoires d’outre-tombe »
«À cette époque, tout était dérangé dans les esprits et dans les mœurs, symptôme d’une révolution prochaine. Les magistrats rougissaient de porter la robe et tournaient en moquerie la gravité de leurs pères. Les Lamoignon, les Molé, les Séguier, les d’Aguesseau voulaient combattre et ne voulaient plus juger. Les présidentes, cessant d’être de vénérables mères de famille, sortaient de leurs sombres hôtels pour devenir femmes à brillantes aventures. Le prêtre en chaire, évitait le nom de Jésus-Christ et ne parlait plus que du législateur des chrétiens ; les ministres tombaient les uns sur les autres ; le pouvoir glissait de toutes les mains. Le suprême bon ton était d’être Américain à la ville, Anglais à la cour, Prussien à l’armée ; d’être tout, excepté Français. Ce que l’on faisait, ce que l’on disait, n’était qu’une suite d’inconséquences. On prétendait garder des abbés commanditaires, et l’on ne voulait point de religion ; nul ne pouvait être officier s’il n’était gentilhomme, et l’on déblatérait contre la noblesse ; on introduisait l’égalité dans les salons et les coups de bâton dans les camps» (Chateaubriand, «Mémoires d’outre-tombe»).

Emil Cioran : « De la France »
« Quand une civilisation entame-t-elle sa décadence? Lorsque les individus commencent à prendre conscience ; lorsqu’ils ne veulent plus être victimes des idéaux, des croyances, de la collectivité. Une fois l’individu éveillé, la nation perd sa substance, et lorsque tous s’éveillent, elle se décompose. Rien de plus dangereux que la volonté de ne pas être trompé. La lucidité collective est un signe de lassitude. Le drame de l’homme lucide devient le drame d’une nation. Chaque citoyen devient une petite exception, et ces exceptions accumulées constituent le déficit historique de la nation. Durant des siècles, la France n’a fait que croire et, quand elle doutait, elle le faisait au sein de ses croyances. Elle a cru, tour à tour, au Classicisme, aux Lumières, à la Révolution, à l’Empire, à la République. Elle a eu les idéaux de l’aristocratie, de l’Eglise, de la bourgeoisie, du prolétariat ; et a souffert pour chacun. Ses efforts, transformés en formules, elle les a proposés à l’Europe et au monde, qui les ont imités, perfectionnés, compromis. Mais leur croissance et leur délitement, c’est elle qui les a vécus en premier lieu, et avec plus d’intensité ; elle a créé des idéaux, et les a usés, les a expérimentés jusqu’au bout, jusqu’au dégoût. Cependant, une nation ne peut être indéfiniment génératrice de foi, d’idéologies, de formes étatiques et de vie intérieure. Elle finit par trébucher. Les fontaines de l’esprit se tarissent, et elle se réveille devant son désert, les bras croisés, effrayée par l’avenir ». (E. Cioran « De la France »)

Pascal Quignard : « Les désarçonnés »
« Il y a une phrase d’Epictète que je trouve extraordinaire parce que j’estime qu’elle est imprévisible dans le développement de ses conséquences. Elle appartient au Livre II chapitre XII , paragraphe 16 : Le disciple peut être supérieur au maitre comme le chien peut être meilleur que le chasseur, le cerf que le chien qui le pourchasse, le cheval que le cavalier, l’instrument que le musicien, les sujets que le roi » (P Quignard, « Les désarçonnés », 7eme volet de la saga « Dernier royaume») (…/…). Dans une interview à l’occasion de la sortie de son dernier opus P Quignard explique: «Tous les Anciens pensaient que la vie sociale était mauvaise. Ils estimaient qu’il n’y a pas un système politique meilleur que les autres. Tout système politique est atroce. Tout Etat suppose une hiérarchie, clive et oppose des dominants et des dominés, instruit une lutte à mort inguérissable, construit une violence qui n’a pas d’autre fin qu’elle-même. Mon oncle, Jean Bruneau, l’homme qui m’a appris à lire, celui qui m’a appris à manger quand je ne voulais plus manger, revenait du camp de Dachau et était astreint par le sort à réapprendre tout lui-même. Son exemple encourageait mes jours. Au-delà de la mort il continue à exercer un ascendant absolu sur moi. C’est lui qui m’a projeté dans l’étude sans fin. Il m’a toujours dit : Méfiance ! Méfie-toi de tout ce qui fait groupe. La majorité est mauvaise. La solitude est référente. Chacun de nous commence seul dans le monde où il a été conçu et où il se déploie à jamais seul en silence. C’est ainsi qu’il faut peut-être rejoindre les plus vieilles pensées, mésopotamiennes, égyptiennes, sanskrites, et toutes les religions protohistoriques qui suivirent : le chamanisme, le taoïsme, le bouddhisme. Et même le christianisme. Renonce au siècle, fuis les villes, dès que tu vois un prince fiche le camp, cache-toi. ».

Un vicomte breton, un atrabilaire roumain, un bouddha normand, trois sensibilités, trois misanthropes, trois désarçonnés, trois écrivains, une mélancolie… française. « Et les manteaux de ducs trainent dans leur fourrure/ Pendant que des grandeurs on monte les degrés /Un bruit d’illusion sèches et de regrets /Comme, quand vous montez lentement vers ces portes /votre robe de deuil traîne des feuilles mortes » (E. Rostand, «Cyrano de Bergerac»).





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